L’affaire Pix révèle la dépendance européenne en matière de paiements

Arthur Legourd - QomboArthur Legourd | Mis à jour le 22/07/2026 | 5 min de lecture

Cette semaine, le bras de fer entre Washington et Brasilia a fait sortir les paiements de la rubrique fintech. Pix, le système de paiement instantané brésilien, figure désormais dans un dossier commercial ayant conduit les États-Unis à imposer de nouveaux droits de douane au Brésil.

Pour l’Europe, très dépendante des réseaux internationaux de cartes, l’avertissement est clair : l’infrastructure de paiement n’est pas une simple commodité, mais un enjeu critique.

Pendant longtemps, la souveraineté des paiements est restée un sujet de spécialistes. Pour le grand public, payer restait un geste neutre : une carte, un téléphone, un clic.

L’affaire Pix vient de faire voler cette illusion en éclats.

Le système brésilien n’a pas été attaqué par les États-Unis en raison d’une panne, d’une faille ou d’un scandale. Il est visé parce qu’il fonctionne et qu’il a conquis le marché intérieur brésilien. Mais aussi parce que cette réussite réduit la place des acteurs américains dans les paiements du quotidien.

Pix : un succès made in Brazil

Lancé en novembre 2020 par la Banque centrale du Brésil, Pix permet d’envoyer et de recevoir de l’argent en quelques secondes, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le paiement peut être initié avec un QR code, un numéro de téléphone, une adresse e-mail ou une clé Pix.

Les banques ont l’obligation de le proposer et, pour les particuliers, son utilisation est gratuite. Sur le plan technologique, le paiement ne passe pas par les réseaux de cartes, mais par un transfert de compte à compte.

La Banque centrale a créé le socle, fixé les règles et laissé les acteurs financiers développer les interfaces et les services autour de celui-ci. En cinq ans, Pix est devenu un geste du quotidien. La Banque centrale du Brésil recensait plus de 170 millions d’utilisateurs fin 2025, dans un pays où des millions de personnes étaient jusque-là peu ou pas bancarisées.

Ce succès a déplacé des volumes qui passaient auparavant par les espèces et les cartes. Au bout du compte, les consommateurs comme les commerçants sont gagnants : moins d’intermédiaires, moins de commissions et moins de données captées par les réseaux internationaux.

C’est précisément là que le dossier devient géopolitique.

Washington transforme Pix en sujet commercial

En juin 2026, l’USTR, le représentant américain au Commerce, a estimé que le Brésil favorisait son « champion national ». Washington reproche notamment à la Banque centrale d’être à la fois le régulateur, le propriétaire et l’opérateur de Pix.

Le 15 juillet 2026, Washington a finalement décidé d’imposer 25 % de droits de douane sur une partie des importations brésiliennes. Pix n’est pas l’unique motif de ces sanctions, mais il fait bien partie des pratiques citées par l’administration américaine.

Un système de paiement domestique peut désormais être traité comme un obstacle commercial.

Le message implicite est brutal : si une infrastructure nationale réduit fortement la place des opérateurs américains, les outils de la politique commerciale peuvent être mobilisés contre elle.

Le Brésil est ici la cible, mais tous les pays qui développent un système de paiement domestique, ou envisagent de le faire, ont reçu l’avertissement.

Le cas de l’Europe : une souveraineté encore partielle sur ses paiements

L’Europe dispose de l’euro, d’une banque centrale forte et d’un marché de près de 350 millions d’habitants dans la zone euro. Pourtant, elle ne possède toujours pas de solution européenne couvrant l’ensemble des paiements numériques du quotidien à l’échelle de cette zone.

Cette dépendance est mesurable. Selon la BCE, les réseaux internationaux Visa et Mastercard représentent environ deux tiers des transactions par carte dans la zone euro. Treize pays ne disposent même pas d’un réseau domestique de cartes. Et lorsqu’un réseau national existe, comme CB en France, il dépend souvent d’un co-badgeage international avec Visa ou Mastercard pour fonctionner à l’étranger.

La dépendance de l’Europe entraîne la perception d’importantes commissions par ces acteurs, mais aussi et surtout la captation des données et des risques pour la continuité de service dans un monde où les relations internationales se tendent.

Deux réponses émergent aujourd’hui pour renforcer la souveraineté des paiements en Europe : celle des banques commerciales, à travers Wero, et celle du secteur public, avec l’euro numérique proposé par la BCE.

Acte 1 - Wero : la réponse des banques commerciales

Wero est la principale réponse du secteur privé européen. Le wallet a été lancé par l’European Payments Initiative (EPI), un groupement de banques européennes.

Sa technologie rompt avec le modèle traditionnel de la carte. Wero repose sur le virement instantané SEPA. L’argent est transféré directement depuis le compte bancaire du payeur vers celui du bénéficiaire, en quelques secondes, sans passer par les infrastructures d’un réseau de cartes.

Son déploiement a commencé en 2024 avec les paiements entre particuliers en France, en Allemagne, puis en Belgique. EPI revendiquait récemment plus de 47 millions d’utilisateurs.

Mais le paiement entre amis n’est que la première étape. La bataille décisive se jouera chez les commerçants et devrait démarrer fin 2026.

Ce chantier colossal est autant commercial que technologique. L’Europe a déjà vu disparaître plusieurs projets prometteurs, incapables de dépasser les frontières nationales ou de réunir suffisamment de banques pour atteindre une taille critique.

Acte 2 - L’Euro Numérique : une infrastructure publique pour les paiements du quotidien

L’autre réponse européenne vient du secteur public. L’euro numérique (Digital Euro en anglais) est une forme numérique de monnaie de banque centrale, au même titre que les billets constituent aujourd’hui de la monnaie publique.

Le projet est porté par l’Eurosystème et la BCE. L’objectif n’est pas de créer une cryptomonnaie européenne, mais de rendre la monnaie publique utilisable en ligne. L’euro numérique est conçu pour fonctionner entre particuliers comme chez les commerçants. Il sera distribué aux utilisateurs par les banques et les prestataires de services de paiement.

L’Eurosystème veut être techniquement prêt pour une émission en 2029, sous réserve de l’adoption du cadre législatif. Le projet avance avec un pilote mené à l’échelle européenne dès 2027.

La souveraineté des paiements : la bataille géopolitique des prochaines années

Des dispositifs comme Pix au Brésil, UPI en Inde, Wero et l’euro numérique en Europe n’ont ni la même architecture ni la même gouvernance. Mais ils ont un point commun majeur : ils empêchent les paiements locaux de dépendre entièrement d’un nombre limité d’acteurs extérieurs.

L’affaire Pix marque un tournant et montre qu’une infrastructure de paiement peut devenir une cible de négociation commerciale. Elle montre aussi que les États-Unis sont prêts à défendre leurs intérêts numériques avec des instruments qui dépassent largement la régulation financière.

L’Europe doit en tirer une conclusion simple : elle ne peut pas attendre la prochaine crise pour se doter d’une infrastructure de paiement souveraine et performante. Elle doit faire de projets comme Wero et l’euro numérique des succès industriels.

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